Parcours — Gilles Aguilera

Parcours
Je n'aurais pas assez de toute une vie pour continuer mon apprentissage d'un métier si complexe, mais j'aurais fait de mon mieux. — G. A.

La peinture, pour moi, est une manière d'habiter le monde lentement.

Portraitiste à mes débuts, c'est la nature morte qui m'a révélé l'essentiel : la lumière qui naît de la matière, le silence qui se love entre les objets. Nourri par les maîtres flamands et la peinture italienne du XVIIe siècle, je cherche à prolonger cet héritage à travers mon propre regard — non pas le répéter, mais le faire vivre autrement.

Par des glacis à l'ambre et des pigments purs, j'explore la transparence, les profondeurs, les mystères de la couleur. Entre mémoire de la tradition et quête personnelle, je poursuis cet équilibre fragile, toujours menacé, entre l'ombre et la lumière.

Une peinture lente. Exigeante. Habitée.

Démarche

On trouve aujourd'hui, partout, des outils et des produits qui donnent très vite l'envie de se lancer dans « le grand bain » de la peinture. Mais je crois que nous perdons, collectivement, un savoir-faire — et que c'est particulièrement vrai dans ce métier. Je ne veux pas garder ce que j'ai appris pour moi seul, ni le laisser disparaître un jour avec moi.

Très tôt, j'ai été fasciné par les glacis des peintres flamands, notamment à l'ambre — ils y avaient trouvé le moyen de donner à un sujet sa profondeur, ses contours, la vérité de ses couleurs. L'histoire n'a laissé aucune trace de leur fabrication. Alors j'ai laissé macérer de l'ambre de la Baltique pendant cinq années, dans une solution que je garde secrète, jusqu'à obtenir un ambre pur, limpide comme du miel. Le résultat en valait la peine.

Les pigments purs, les liants naturels, le choix et la préparation du support : chaque matériau conditionne la qualité de l'ensemble, et j'essaie, à chaque œuvre nouvelle, d'adapter le support au sujet plutôt que l'inverse.

Je n'exclus pas les sujets contemporains ou abstraits, mais c'est le réalisme pur qui a toujours eu ma préférence indéfectible — le goût du vrai, de l'authentique, même à contre-courant des tendances du moment. Aucune technologie ne remplacera jamais ni le pinceau ni la conviction du peintre : la peinture reste, plus que tout autre mode d'expression, un vecteur d'émotion.

C'est cette conception exigeante, mais je crois très accessible, de la peinture que je voudrais transmettre — par mes œuvres autant que par les stages, les cours et les échanges avec ceux qui, comme moi un jour, ont envie d'apprendre.

Gilles Aguilera
Dans l'atelier Gilles Aguilera dans son atelier, peignant une nature morte

On ne devient pas artiste, on naît comme cela, c'est génétique, on le sent, on le ressent. Un beau métier, peut-être le plus vieux du monde... mais un parcours si difficile, comme une vie en couple, avec des hauts et des bas.

Depuis l'enfance, je sais que je peux « contrôler » l'émotion des gens par le biais de ma peinture. J'ai toujours su que c'était un don, qu'il fallait cultiver, explorer, aux détriments des effets de mode et des critiques pseudo-intellos. J'ai continué...

Tant de mélanges, années après années — les huiles s'évaporent, les odeurs de résine restent, les pigments obtenus à partir d'oxyde de fer rouillent mes pots. Le jaune d'œuf, unique plat de consistance de cette cuisine si simple... et pourtant si difficile.

Fine couche, ou léger voile, avec toujours autant d'appréhension sur chacune de mes œuvres. Je reste cet enfant curieux, émerveillé, élève de la vie — remerciant Vinci, Chardin, Corot de m'avoir ouvert les yeux. Maintenant je sais : j'ai compris que tout est beaucoup plus transparent.

Espérant que votre regard sera plus intéressé qu'admiratif, au point de vouloir, vous aussi, montrer aux gens ce qui vous plaît le plus...

Gilles Aguilera
Entretien Propos recueillis par Claire Simonnot — Toulouse, 6 juin 2003
Étude de nu, huile sur bois, Gilles Aguilera

Claire Simonnot : Dans vos peintures la lumière est très présente, d'où vient cette sensibilité ?

Gilles Aguilera : Lorsque j'étais enfant, je jouais à poser un objet sur le sol et j'observais son ombre pour regarder comment elle se déplaçait par rapport au soleil.

C.S. : Comme les cadrans solaires ?

G.A. : Oui, je trouvais ça intriguant, je m'amusais aussi avec mon ombre. Ce qui me plaît vraiment, c'est le relief : toutes les ombres marquent la dimension des choses, sinon tout serait plat !

C.S. : C'est votre père qui vous a donné le goût de peindre ?

G.A. : Mon père avait fait les Beaux-Arts avec mention à Toulouse, et de le voir dessiner, lui et son ami architecte, a forcément marqué mon imagination.

C.S. : On peut dire qu'il vous a encouragé ?

G.A. : Oui et non — je voulais apprendre et je n'étais pas très patient... mais dessiner me plaisait beaucoup. Il m'a dit un jour : « Assieds-toi là. » Il a mis un œuf dans un coquetier posé sur la cheminée, et m'a demandé de dessiner ce que je voyais, pour que de cette manière il puisse voir, en s'asseyant à la même place, ce que je voyais.

C.S. : Et le résultat ?

G.A. : J'ai mis un an et demi pour le faire...

C.S. : Cela aurait pu s'arrêter là ?

G.A. : J'y étais arrivé ! Et j'avais appris sans m'en rendre compte. Je me suis aperçu que nous regardons quelquefois sans voir vraiment les choses. Cette observation de l'œuf m'a permis de comprendre tout cela.

Un regard extérieur

Dans son analyse consacrée à l'œuvre de Gilles Aguilera, l'analyste d'art Hubert d'Albas n'hésite pas à le rapprocher de Johannes Vermeer — non comme un imitateur, mais comme un « très sérieux concurrent », plus prolifique de surcroît que le maître de Delft, qui ne peignait que deux ou trois tableaux par an.

Il relève entre les deux artistes des analogies profondes : la maîtrise de la mise en page, une construction quasi géométrique de l'harmonie, la distribution de la couleur, et cette habileté à faire naître la profondeur du seul combat entre ombre et lumière.

Ce qui frappe Hubert d'Albas, c'est la précision de la matière — la rondeur d'un fruit, le velouté d'une pêche, la transparence d'un grain de raisin — un rendu qu'il qualifie d'expression presque parfaite du beau, capable d'absorber durablement le regard du connaisseur.

— Hubert d'Albas, analyste d'art, Éditions Fus Art